Juste ce qu’il me fallait entendre pour entreprendre un nouveau voyage… Partage.
A lire aussi dans Témoignage Chrétien (16 février 2012).
“À Abraham, le Seigneur dit : « Va, laisse ton pays… » et, à l’autre bout de son histoire, le vieux patriarche entend ce même « Va », qui l’envoie au Mont Morya, la montagne de l’épreuve ultime. On nous rappelle volontiers que l’hébreu, lekh lekha, peut signifier Va pour toi, va vers toi-même. Abraham, de campement en campement, va, il marche avec son Dieu, il marche vers la révélation d’un Dieu qu’il ne sait pas encore tout à fait et qui, déchirant ses ultimes peurs, lui donnera, connu et nouveau, son être de père, père d’Isaac et père des croyants.
Le Carême n’est pas sans analogie avec ces errances dans le désert, qu’elles soient celles du peuple pérégrinant quarante années avant d’atteindre sa Terre promise, ou celles d’Abraham, notamment en ces trois jours qui le mènent au pied de la montagne où, croit-il, il lui faut sacrifier le fils promis et reçu. Le Carême a quelque chose d’une grande retraite, où nous entrons, sans trop savoir où nous allons, soit que l’habitude ait bloqué tout enthousiasme, toute attente, soit que cette ignorance au contraire soit espérance.
Qu’est-ce qu’une retraite ? Une mise à l’écart pour laisser mûrir une décision ou renouveler un élan qui s’est aplati… On marche, on accepte d’être déplacé ou réorienté. Le mercredi des Cendres, nous prenons la route et durant 40 jours (et même plus !), nous allons avancer, même si nous devons nous attendre à subir l’impression de faire du surplace, quand ce ne sera pas de reculer ! C’est souvent ce qui nous rebute d’ailleurs : à quoi ça sert ? de toutes façons je ne sens rien, je ne vois pas, l’essentiel n’est pas dans ces pratiques d’un autre âge, etc.
Une retraite, c’est offrir du temps au temps – rude ascèse pour nous qui passons notre temps à courir après lui ! Le Carême, c’est offrir à notre être tout entier de faire consciemment l’expérience de la durée, durer dans l’attente, dans une certaine attention et vigilance. C’est entendre, nous aussi, ce « Va ! », qui est marche vers des profondeurs en nous ignorées : « Va pour toi, va vers toi-même ». Lâche tes peurs, tes suffisances, marche vers ce qui va te surprendre.
Oui, mais, depuis deux mille ans, nous savons ! La Résurrection n’a plus de secret, quand elle n’est pas un mythe gentil, une façon de parler. De parler de quoi, au fait ?
Abraham croyait marcher vers le sacrifice de son fils et il l’aurait fait avec toute sa foi. Il allait, et derrière l’ordre insensé se cachait quelque chose vers lequel il marchait. C’est devant l’autel déjà dressé que surgit l’inattendu : une expérience fulgurante de Qui est Dieu. L’étonnant, ce n’est pas qu’Isaac ne meure pas, mais que se dénoue le dilemme dans une simplicité qu’aucun raisonnement ne peut rendre…
Au bout de nos marches, nous attend l’inattendu. Dans la nuit de Pâques, jaillit le cri : le Christ est ressuscité. Mais cela, nous le savons ! Nous le savons d’autant mieux qu’il est évident qu’il n’y aurait pas de Carême s’il n’y avait pas Pâques ! Va, cependant, lekh lekha: va vers ce fond de toi où découvrir « Dieu plus intime que mon intime », comme en fit l’expérience saint Augustin.
Allons-y ! Entrons en Carême, comme on entre en retraite, comme on part en voyage, vers un lieu que l’on sait, mais dont on sait surtout qu’il nous surprendra.”
Soeur Marie, moniale bénédictine

Un chemin fait d'ombre et de lumière...